

Les textes de Serge Delugeard révèlent un itinéraire, celui d'un enfant ne en 1944, issu du lumpenproletariat, qualificatif auquel il tient. Cette trajectoire nous immerge clans une époque qui s'étire de l'après Seconde Guerre mondiale aux années soixante, et même au-delà, dans un espace donné, celui des quartiers populaires du nord de Paris, ou de Boulogne-sur-Mer. Les questions de survie ici évoquées, les lieux traversés, les personnes croisées, les évènements politiques et sociaux, constituent une véritable fresque humaine.
Un regard, une voix jaillie des entrailles de la société, de ces bas-fonds souvent ignorés des sociologues ou des partis, telle est la forte contribution, quasi ethnologique, que nous livre Serge Delugeard. La profonde misère, les terrains vagues, les mômes des rues, les bandes parfois, du côté de Montmartre, le soutien à la lutte anticolonialiste du peuple algérien aussi, autant de tableaux animés qui s'affichent au fil des pages sous la plume d'un autodidacte, une plume trempée à même le caniveau. L'engagement politique et ses déconvenues, la répression subie, les amères désillusions de l'adulte devenu, la souffrance, autant d'éléments qui accompagnent le parcours de l'auteur. Les mots, le verbe, semblent parfois s'extirper de la page, devenir un cri, une colère sourde jamais apaisée. Ces textes que l'on reçoit comme un uppercut font immanquablement songer aux photographies de Willy Ronis ou de Jean Marquis. Ici pas de misérabilisme, l'impact des mots tirés en rafales qui font mouche. De l'autre côté du miroir le combat jamais achevé d'un gosse, d'un adolescent, d'un homme. Une révolte permanente à défaut d'une révolution qui le soit.
Tout ça, c'est pas d'la littérature !
Serge Delugeard
167 pages
15 euros
Format 18cm x 24cm
4e de couverture
Retour sur ma lecture de la dernière production des éditions Prolit's, une émanation du CCLOPS,
le cahier intitulé « Tout ça, c'est pas de la littérature ! » de Serge Delugeard.
D'abord, la photo de couverture, elle est simplement géniale, une photo en noir et blanc du grand Willy Ronis, celle d'une devanture de café à l'intersection de deux rues de banlieue parisienne
dans les années 50, sur la quelle on voit plusieurs personnes en action, et tout est presque dit de l'univers que va nous faire découvrir Serge Delugeard...
Les textes sont des poèmes, le plus souvent assez courts, qui parlent surtout de son enfance.
C'est peu de dire que ces poèmes sont très forts, très émouvants, qu'ils nous touchent durablement, qu'ils nous secouent...
La mise en page de ces écrits est très réussie, c'est clair, accessible, agréable.
Quelques photos d'époque, dans le style de la couverture, ponctuent le recueil de poésie.
L'auteur est né en 1944, ses textes évoquent les années 50 jusqu'aux années soixante,
il nous raconte l'univers dans lequel il a grandi, qui est celui, et il le revendique haut et fort,
celui du Lumpenprolétariat... Un monde que peu de gens, y compris moi, connaissent.
Pour ce qui me concerne, j'ai grandi dans les années 60, dans une famille pauvre, mon père était ouvrier, avec ma mère, et avec sa seule paie, il a élevé une famille de trois enfants. On était pauvre, mais on n'a pas connu la misère, je n'ai jamais connu la faim ou le froid durant mon enfance.
Le monde du Lumpenprolétariat, c'est celui de la misère absolue.On a faim, on a froid, on dort mal, on n'a pas accès à de bonnes conditions d'hygiène, d'éducation,
en fait, on manque de tout, on est méprisé par les autres, et tout ça sans faire de bruit dans l'un des 7 pays les plus riches du monde. Serge Delugeard a grandi, et il survécu à tout ça. Son écriture est facile d'accès, sans être angélique ou mièvre, c'est très concret, ça parle de vécu, c'est souvent très fort, et même l'humour n'est pas absent de son expression poétique.
Il s'est battu, pour survivre, pour devenir adulte, avec beaucoup de courage et d'abnégation,
il a réussi à poursuivre des études, et puis un jour, lorsqu'il a eu les outils de la culture en main,
il a exprimé publiquement les mauvais traitements que lui a infligés cette société, il a lutté avec virulence contre cet état de fait, et, en retour, la société dans un premier temps l'a foutu en tôle, et par la suite, l'a déclaré fou.
La société est vindicative, elle ne supporte pas qu'un homme puisse utiliser son intelligence pour la contester, même avec des moyens légaux, ici on a le droit de se taire, et aussi celui de filer droit.
Pourtant, officiellement, nous sommes tous en démocratie, enfin, du moment qu'on ferme sa gueule.
Serge Delugeard n'a que sa dignité pour richesse. C'est la lumière qui nous indique le chemin.
Celle d'un homme qui se lève et qui ose dire non.
Peut-être que pour nous éviter de plonger dans ce fascisme latent qui nous étouffe sans faire
de bruit, il nous faudrait un peu plus de Serge Delugeard ?
Un grand merci à lui d'avoir partagé avec nous ses réflexions
et un grand merci aussi à ceux qui lui ont donné la parole !!! François Lebert - 18 mai 2026
